loi silenciaire

Nous avons découvert, dans un papier du Monde sur le projet de loi Yadan, cette si sympathique loi destinée à accroître nos libertés, le verbe silencier. Nous avons d’abord cru à un nouveau verbe créé pour se passer d’une périphrase, comme impacter, pour « avoir un impact sur », ou tracter, pour « distribuer un tract ». Mais non, renseignement pris, il s’agit d’un verbe rare et littéraire pour « réduire au silence » présent dès le XIXe siècle, employé par exemple par Chateaubriand, selon le CNRTL :
« Non que l’été soit maintenant moins doux qu’il était quand les hymnes mélancoliques du rossignol silenciaient la nuit ! » 
Nous y apprenons qu’il peut s’orthographier aussi silencer. Le conjugueur du Figaro nous en offre même la conjugaison complète, avec le savoureux subjonctif imparfait que je silenciasse
Le dictionnaire Littré est pris en défaut, il ne le connaît pas. Mais il connaît silenciaire : « Terme d’antiquité romaine. Officier qui faisait observer le silence aux esclaves. » Un mot qui entre en résonance avec notre note précédente, sur Spartacus. Un esclave, cela doit se taire. Silenciaire (aussi orthographié silentiaire) est un substantif, mais on le voit bien aussi en adjectif.
On pense aussi au silencieux, ce dispositif vissé au bout d’un canon qui permet d’occire en silence. 

chante, Antoninus, chante

Première couverture de l’édition française du « Spartacus » d’Howard Fast. Un programme à elle toute seule : un poing sur fond rouge et une épée brisée.

Vu, ou plutôt revu, le Spartacus de Stanley Kubrick et Kirk Douglas dimanche soir sur Arte. La subversion faite film. Les opprimés n’y sont pas sujets de la sempiternelle compassion, mais de leur propre émancipation.
Comment ne pas penser à l’armée US quand on y voit les légions romaines marcher sur les esclaves, ou au Sénat américain quand on y voit celui de Rome et les débats sur la meilleure façon de préserver l’ordre établi ?
Crassus, le général en chef de la répression, le bien nommé, fait penser à un mix de Trump et d’Epstein.
Dans une très belle scène, Spartacus demande à Antoninus, son bras droit, poète et jongleur, de chanter et éduquer l’armée des esclaves plutôt que d’apprendre lui-même à combattre : « chante, Antoninus, chante ».
Il y a beaucoup d’anachronismes dans ce film (recensés par la fiche Wikipedia), mais cela ne compte guère. Par exemple les cavaliers y ont des étriers, qui n’existaient pas à cette époque. Ou Crassus déclarant à un moment crucial : « il ne faut pas que nous passions pour des clowns »… , le clown étant un personnage qui n’apparaît qu’au XVIe siècle.
Spartacus fut tourné dans l’Espagne de Franco (pour les scènes de bataille) et en Californie. Les milliers de figurants, fournis par l’armée espagnole. Des militaires ont donc joué le rôle d’esclaves en insurrection armée, alors que leur métier consiste précisément à réprimer lesdites insurrections, comme ils l’ont fait en 1936 !
La version présentée par Arte comprend des scènes qui avaient été supprimées lors de la première commercialisation, dont celle, croquignolesque, où Crassus demande à Antoninus, son esclave, s’il préfère les huîtres ou les escargots, ou les deux, allusion voilée, paraît-il, à la bisexualité, qui la fit censurer par les ligues de vertu américaines.
On ne sait presque rien sur la révolte menée par Spartacus. Et les seules sources contemporaines lui sont hostiles. Le scénario est tiré du beau roman éponyme d’Howard Fast, publié en 1951. Fast était un communiste stalinien américain. Un autre Spartacus fut écrit par Arthur Koestler, plus tôt, en 1939. Il est plus politique, car centré sur les problèmes posés aux dirigeants de l’insurrection pour maintenir sa cohésion et lui donner des perspectives.
Haut les cœurs ! les Crassus ne gagneront pas éternellement.

visiter l’Acropole pour… 5 000 euros

« Touristes ». Dessin de Bas (Vassilis Mitropoulos) dans une expo à l’île de Tinos.


Nous apprenons dans Le Figaro qu’Athènes serait « la ville qui monte en Europe », une capitale qui mériterait désormais le détour alors qu’elle n’était auparavant qu’un lieu de passage entre deux resorts balnéaires, une ville de surcroît de plus en plus accueillante pour les riches, avec nouveaux hôtels et restaurants de luxe, sans oublier la « gentrification » de certains quartiers.
Son aéroport viserait quarante millions de passagers à l’horizon 2032. En 1937, quand Sartre et Simone de Beauvoir visitèrent le pays, on recensait environ 150 000 touristes. Il est loin le temps où la Grèce se voyait manger la laine sur le dos par la Turquie voisine, qui lui piquait ses touristes. Il est loin le temps de L’Été grec de Jacques Lacarrière.
Une petite île cycladique comme Mykonos en voit passer plus de deux millions par an ; Santorin, à peine plus grande, trois ! La part dudit tourisme dans le PIB représenterait un quart. Ce pays se transforme en produit, ce que feu Andreas Papandréou, premier ministre dans les années quatre-vingts et quatre-vingt-dix du siècle passé, avait trivialement dénoncé en disant que la Grèce risquait de devenir le « bronze-cul » de l’Europe.
Un lien du Figaro vers un article plus ancien de deux ans du quotidien ailé Dassault a particulièrement attiré notre attention. Nous y avons appris qu’il est loisible de visiter l’Acropole d’Athènes à l’écart de la plèbe, des ilotes, périèques et autres métèques, tôt le matin ou tard le soir, pour la modique somme de 5 000 euros. Environ trois fois et demie un smic mensuel net français (le smic grec, on n’en parle même pas). Une paille. Les gens qui ont pris cette décision sont des gagne-petit sans envergure : ils auraient dû ajouter un zéro. Si l’on peut sortir 5 000 euros pour une telle visite, il ne serait pas difficile d’en sortir 50 000. Que ne ferait-on pas pour ne pas croiser le vulgaire ?

Sarkozy plagiait Totor, Macron pastiche Thucydide

Certains lecteurs se souviennent peut-être du « discours de Dakar », prononcé dans la capitale du Sénégal en 2007 par l’alors président Sarkozy, où il déclara notamment :
« Le drame de l’Afrique, c’est que l’homme africain n’est pas assez entré dans l’Histoire […]. Jamais il ne s’élance vers l’avenir. »
Il s’agissait du plagiat d’un discours prononcé par Victor Hugo en 1879, près de cent trente ans auparavant donc, connu sous le nom de « discours sur l’Afrique », dont voici un passage :
« Quelle terre que cette Afrique ! L’Asie a son histoire, l’Amérique a son histoire, l’Australie elle-même a son histoire ; l’Afrique n’a pas d’histoire. Une sorte de légende vaste et obscure l’enveloppe. »
Tout le reste est à la gloire de la « mission civilisatrice » de la France et de l’Angleterre, un peu de l’Italie :
« Allez, Peuples ! Emparez-vous de cette terre. Prenez-la. A qui ? A personne. Prenez cette terre à Dieu. Dieu donne la terre aux hommes, Dieu offre l’Afrique à l’Europe. Prenez-la. Où les rois apporteraient la guerre, apportez la concorde. Prenez-la, non pour le canon, mais pour la charrue ; non pour le sabre, mais pour le commerce ; non pour la bataille, mais pour l’industrie ; non pour la conquête, mais pour la fraternité. »
On notera au passage que le « philanthropisme », on dirait maintenant l’humanisme de Totor avait ses limites. Né en 1802 (« Ce siècle avait deux ans »), il fut contemporain de la conquête de l’Algérie, commencée en 1830 par des sabreurs qui se sont livrés à de multiples massacres et « enfumades » (« pour la fraternité », certes), ce qui ne semble pas l’avoir particulièrement choqué. 

A Dakar, Sarkozy recyclait de vieilles idées coloniales et néanmoins hugoliennes ; Macron vient de faire mieux encore, en pastichant Thucydide. Le 18 mars, il déclarait à propos du futur porte-aéronefs qu’il chérit tant et dont il nous rebat les oreilles :
« pour rester libres, il nous faut être craints ; pour être craints, il nous faut être puissants et pour être puissants, être prêts ⁠aux efforts »
On appréciera le « nous » ; on croirait un passage du fameux « dialogue des Méliens » dans l’Histoire de la guerre du Péloponnèse de Thucydide, dont nous avons déjà parlé (à nouveau sur Thucydide).
L’impérialisme athénien (nous sommes en 417 avant notre ère) veut faire entrer dans son alliance l’île cycladique de Mélos (ou Milo). en la menaçant de destruction si elle n’obtempère pas. Un dialogue s’instaure entre Athéniens et Méliens où les premiers signifient cyniquement aux seconds qu’ils sont les plus forts et que les Méliens feraient donc bien de se soumettre, avec cette phrase :
« la justice n’entre en ligne de compte dans le raisonnement des hommes que si les forces sont égales de part et d’autre ; dans le cas contraire, les forts exercent leur pouvoir et les faibles doivent leur céder. » 

Ainsi, il y a vingt ans, Sarkozy reprenait un vieux fatras colonialiste et, aujourd’hui, Macron, un truisme impérialiste qui sonne dans sa bouche comme une fanfaronnade, la France étant désormais une puissance de seconde voire de troisième catégorie. Mais il a le mérite (ce truisme) de régler leur compte à toutes les âneries que l’on entend sur le « droit international », qui ne pèse rien face au droit du plus fort.



proto-ponctuation paléolithique ?

Il y a quelques semaines, le 6 mars, Le Monde publiait un article sous ce titre bien alléchant :
« Les signes gravés sur une figurine vieille de plus de 32 000 ans formeraient une proto-écriture ».
Avec comme illustration ladite figurine, nommée « l’Adorant », présentant effectivement tout un réseau de petites encoches (image ci-contre).
Nous y apprenions que ledit petit objet porte « 39 encoches sur ses bords et 49 autres sur son revers. En analysant les séquences statistiques des signes gravés sur plus de 200 autres objets de cette période, un linguiste et une archéologue allemands y voient des caractéristiques similaires à une proto-écriture cunéiforme, apparue en Mésopotamie vers 3 300 avant notre ère. »
Et nous en venons au principal :
« Le duo allemand a analysé une série de marques (virgules, points, lignes, croix, étoiles…), inscrites sur plus de 200 artefacts (figurines, outils, ornements personnels, flûtes…) en ivoire, en os ou bois d’animaux. Tous provenaient de grottes du sud-ouest de l’Allemagne, datant de 43 000 à 34 000 ans. »
Le « duo » est peut-être allé un peu vite en besogne. Un hebdo scientifique avait naguère raillé ce genre d’hypothèse proto-scripturale, la rangeant au grand nombre de « pseudo-découvertes qui ravissent les médias et hérissent les préhistoriens ».
Des marques de ponctuation paléolithique ? En particulier des points ? certes, mais il s’agit des points que nous connaissons, ceux que l’on place sur la ligne, pour signifier que la phrase ou la période se finit ? ou d’autres, comme le « point en haut » (de la ligne), un signe de ponctuation qui subsiste en typographie hellénique et qui a la valeur de notre point virgule ; ou du point médian, le fameux, celui qui provoque le courroux des autorités, dont nous avons déjà parlé, et qui a même été interdit dans les textes officiels en 2017 par l’alors premier ministre Edouard Philippe ? Bannir un signe de ponctuation : c’était une première un peu bouffonne.
Notons que dans les commentaires suivant cet article, quelqu’un a annoncé de façon plaisante qu’il était capable de traduire ledit et prétendu proto-texte, avec deux points finals :
Je suis sans doute un des rares à savoir lire ce document. Il dit ceci : « Mes très chers lointains descendants. Je rigole d’avance en me disant que vous resterez très longtemps de grands ignorants. »

Benito et Adolf

Ces deux prénoms sont très marqués et sentent le soufre. Nous ignorons si Benito est encore donné en Italie et Adolf, en Allemagne et en Autriche, mais nommer son fils ainsi, c’est affirmer un certain penchant fascisant. Nous nous souvenons d’un sketch de feu Guy Bedos évoquant Thiers, le criminel bien connu, massacreur de la Commune de Paris, qui a sa rue ou son avenue dans beaucoup de villes de France, quand ce n’est pas un lycée réputé, comme à Marseille, dans lequel il déclarait : « Tiens, lui aussi s’appelait Adolf (Adolphe) »…
Et nous en venons à Benito : ce prénom est en quelque sorte une incarnation du fascisme, sans qu’il soit nécessaire de rappeler le patronyme qui le suit (en l’occurrence celui du « père Musso(lini) »). Nos lecteurs, comme nos lectrices, savent qu’il est revenu dans l’actualité par un curieux biais : une journaliste connue de la télé a surnommé ainsi, off the record, et à notre humble avis de façon assez pertinente, un politicien niçois. Que croyez-vous qu’il arriva ? ladite journaliste fut mise à pied. Où il se confirme que notre société et la vérité ne font pas bon ménage. Nous pensons à la fameuse chanson de feu Guy Béart, La Vérité, dont voici le refrain :
« Le premier qui dit la vérité,
il doit être exécuté. »
Où il se confirme aussi que « seule la vérité est révolutionnaire ». 

« Orwell • 2 + 2 = 5 » : on peut s’abstenir


Ce film, quelle déception, à la mesure des attentes. Des images de défilés militaires, de répressions, de bombardements, certaines déjà vues mille fois, de discours de dirigeants actuels (Poutine, Trump, Netanyahou), entrelardées d’extraits des diverses versions cinématographiques de 1984, et d’évocations de la vie de George Orwell, le tout sous une voix off assez désagréable et moralisante déclamant du Orwell.
Cette bouillie d’images toutes mises sur le même plan est assez indigeste. Lisez plutôt Orwell, en particulier 1984 et Hommage à la Catalogne*, sans oublier La République des animaux*, cela sera bien mieux. Soulignons qu’Orwell, qui a combattu en 1936 dans les milices du Parti ouvrier d’unification marxiste (POUM), en Espagne, n’était pas anticommuniste, mais antistalinien et que cela n’apparaît pas vraiment. Cette espèce de tract fastidieux ne peut convaincre personne sinon des convaincus. et n’arrive pas à la cheville de n’importe quel documentaire historique d’Arte. Comment le réalisateur, Raoul Peck, qui avait fait un excellent film sur le jeune Marx, plein de subtilité, a-t-il pu se fourvoyer autant ? Vive Orwell, quand même.

* Aussi traduits par Catalogne libre et La Ferme des animaux.

Pandore est de sortie

Pandora ouvrant la fameuse boîte.

Depuis la première guerre du Golfe, en 1990, le scénario est bien réglé — et si prévisible : dès qu’éclate une guerre, la presse revêt du kaki, singe le vocabulaire militaire, et des traîne-sabres divers et variés sont respectueusement invités sur les plateaux télé en tant que « consultants » pour nous en expliquer le pourquoi et le comment.  « L’opération militaire » (pourquoi pas « spéciale » pendant qu’on y est ?) actuelle contre l’Iran n’échappe pas à cette règle. Voilà qu’un général habitué des plateaux a fait la preuve de ses grands savoir et talent en déclarant ceci lors d’une de ces inénarrables émissions télévisuelles (merci à « Miniphasme » de nous l’avoir signalé hier) : « Malheureusement, quand on ouvre la boîte à Pandore, ben Pandore finit par sortir ! » Ainsi, Pandore était tapie au fond de sa boîte, et nous l’ignorions ! Ce brave général a de l’expertise à revendre. 

Pour les amoureux de ces bienfaiteurs de l’humanité que sont les militaires, nous conseillons cette note : Ah, que j’aime les militaires !

petites et grandes frappes

« Frapper », c’est tellement mieux que « bombarder ».  Ce mot, dicté par les états-majors, est désormais devenu la règle dans les médias. Nous évoquions déjà ce fait dans une note assez récente (novembre 2024), intitulée « élégance de la frappe » :

Le mot féminin « frappe » tend à remplacer « bombardement » dans les médias. Les plus indulgents diront que c’est plus court pour les titres… d’autant que des bombardements, pardons, des frappes, il y en a beaucoup en ce moment, et cela va crescendo.
Il s’agit d’une euphémisation dictée par les états-majors, en particulier celui des États-Unis lors de la première guerre du Golfe (la fameuse surgical strike ou frappe chirurgicale) : la « frappe », n’étant censée frapper que des cibles militaires, est ainsi plus « propre », présentable et, osons le dire, élégante. Elle écrase aussi les populations, mais quelle importance ?
Ce nouveau sens de « frappe » pour « bombardement » semble avoir échappé aux dictionnaires, y compris ceux en ligne. Ils ne peuvent pas tout savoir.

Autre détail sémantique, en ce début de mars 2026 : on remarquera que l’Iran est « attaqué » et pas « agressé », mot que l’on aurait pu attendre.