Le lézard et les oiseaux de feux – Partie 3

D’ailleurs, ils emmenèrent leur confrontation dans les nuages. Tels des aigles, ils les transperçaient, se suivant l’un l’autre, à tour de rôle. Aucun d’eux ne semblait avoir pris l’ascendant l’un sur l’autre.

Le soleil faisait office de peintre, il colorait avec ses rayons les nuages, donnant à l’affrontement une dimension mythologique, deux sortes de phénix métalliques qui se livraient à un combat à mort.

Le Lézard suivit ce balai céleste de ses grands yeux, ne pouvant donner de prédictions sur un potentiel vainqueur. Celui qui gagnerait le remporterait sur une chose qu’aucune espèce n’avait réussi à dompter ; la chance.

Le Lézard échoué se sentit d’un coup inférieur à ses deux guerriers de l’air. Pourtant, il était un Lézard, jamais un humain n’avait descendu un avion reptilien, encore fallait-il que ces humains aient connaissance de l’existence de reptiles bipèdes, mesurant deux mètres cinquante en moyenne et dont les yeux recouvraient la majeure partie du visage.

Seuls quelques élus, quelques privilégiés de la race humaine connaissaient leur existence. Et les contact entre les deux espèces étaient extrêmement rares. Ces rencontres se déroulaient dans le plus grand secret et seulement des personnalités politiques se rencontraient.

Le Lézard ne savait pas ce qu’il ressortait de ces entretiens. Les deux espèces gardaient le secret de leur rencontre, seulement les hautes sphères politiques des deux races avaient accès aux résultats de ces échanges.

Dernièrement, les humains se menaient une terrible guerre entre eux. Le continent qu’ils appelaient l’Europe était le théâtre d’une guerre terrible. La Terre en tremblait tous les jours. Des milliers d’hommes mourraient en quelques minutes. Il y eut des réunions à ce sujet, demandées par les humains. Le Lézard se doutait bien que ces derniers demandaient le soutien reptilien pour avoir l’ascendant sur l’ennemi. Mais il était coutume que les reptiliens travaillent pour qu’une guerre n’éclate pas, que la paix prospère entre les humains. Ils se sentaient responsables de cette race vivante, car les Lézards leur étaient largement supérieurs. Physiquement, d’une part, mais aussi intellectuellement. Leur technologie était bien au-dessus de celle des humains. Et la société reptilienne vivait en paix depuis quelques milliers d’années. Ils avaient eut, eux aussi, leurs violentes guerres, mais ils avaient réussi à tout le temps trouver un terrain d’entente. Cela ne fut pas simple, mais les générations de celle de notre Lézard, ne connaissant que la paix, trouvaient l’idée de se faire la guerre entre eux invraisemblable.

Jaskiers

Le lézard et les oiseaux de feux – Partie 2

Le vrombissement des moteurs faisait vibrer la dune sur laquelle il se tenait. Il releva sa tête, se tourna à sa droite pour voir l’épave de son avion en flamme. L’idée de s’y diriger directement après son crash ne lui était pas venue à l’esprit. Il était surpris d’être encore vivant. Il s’est même demandé, pendant qu’il priait, s’il n’était pas déjà mort et si ce désert était un purgatoire. Le Lézard n’avait même pas essayé de chercher à savoir s’il était blessé. Il ne sentait aucune douleur. Il jeta un bref coup d’œil à son corps. Son uniforme était arraché du côté droit. Les écailles de son torse, de son épaule et de son bras rivalisaient de couleurs vives sous l’effet des rayons du soleil.

Le bruit de moteur revint lorsqu’il s’apprêta à reprendre sa prière. Il distingua à l’ouïe deux moteurs distincts. D’instinct il leva la tête, un réflexe pavlovien, ces bruits étaient nécessairement émis par des avions.

Il vit deux biplans, un aux couleurs vert-de-gris arborant une croix noire. Le deuxième était aussi un biplan, un SPAD S.XIII kaki, avec l’aileron peint en rectangles bleu, blanc et rouge.

Les deux avions volaient à moyenne altitude. Quand ils se rapprochaient, les mitrailleuses crépitaient, puis ils se tournaient autour comme dans une valse, parfois en prenant de l’altitude, ou en descendant.

Le Lézard ne savait qui l’avait abattu. Il n’était pas un soldat, du moins, pas un soldat d’une des deux armées. Sa machine, qui finissait de se faire consumer par les flammes sur sa dune, était bien armée. Mais ces armes, les humains ne les connaissaient pas. Et jamais il n’aurait pris le risque de tirer sur un avion humain. Pour sûr, ses armes étaient bien plus létales que celles des humains, mais le Lézard était aussi, pensait-il, meilleur pilote. Sa machine, en tout cas, était bien plus moderne que ces deux biplaces qui se chamaillaient dans les cieux. Et pourtant, quelque chose l’avait abattu…

Jaskiers

Le lézard et les oiseaux de feux – Partie 1

Il se relevait, le sable s’écoulait de ses épaules comme les eaux d’une cascade de rivière. Le flot s’arrêta immédiatement une fois qu’il fut redressé.

Il ouvrit ses énormes yeux noirs, les pupilles comme des îlots sur une mer de flammes. Le soleil se reflétait à travers eux, lui donnant un semblant d’iris, de la même couleur que le sable.

Sa peau écaillée offrait toutes les couleurs de l’arc-en- ciel. Il ne bougeait pas, restant fermement planté sur ses deux jambes. Il cligna des yeux, le soleil lui arracha quelques larmes.

Le sable du désert lui envoya quelques grains dans le visage, qu’il balaya d’un coup vif avec ses mains palmées.

Il regarda un monceau de nuages blancs se déplacer juste au-dessus de lui. Cette vision lui rappela ses Dieux.

Le reptilien abaissa sa tête, plaqua ses mains sur son ventre et récita :

« C’est dans ces royaumes lointains, au-dessus de toutes connaissances et existences physiques, qu’un jour, je revivrais. Grâce à Vous. Merci pour ce soleil, pour cette chaleur, pour ce sable. Grâce à Vous. Je n’ai pas souffert, toute souffrance que j’endure est le fruit de mon ego. Je dois travailler sur moi-même et me remettre en question. Grâce à Vous. Vous excuserez les vies que j’ai enlevées. Je suis un meurtrier. Combien de fois devrais-je vous demander l’absolution ? Je ne me bats pas pour vous. Vous êtes la paix. Moi-même, et mes semblables nous entretuons. Nous avons perdu la voie que vous nous avez montrée. Ayez pitié de mes ennemis, de mes amis. Nous savons que ce que nous faisons est contraire à vos Lois. La vie, ici bas, est difficile. Chaque vie que nous détruisons est un drame. Je l’admet, j’ai douté de Vous. Douté de votre existence. Quand j’ai vu ce qu’on pouvait se faire, les malheurs que nous imposons à nos semblables, je vous ai demandé d’agir. Grâce à Vous. J’ai longtemps cru que Vous nous aviez abandonnés, pire, que Vous n’existiez peut-être pas. C’est ici, seul et démuni, que je reprends foi en Vous. Vous n’avez rien fait car Vous nous avez laissé le libre arbitre. Toute cette misère, c’est nous qui l’avons engendrée. Personne ne nous a poussé à la violence, c’est nous qui avons choisi… »

À suivre

Jaskiers

Ce Mont au bord de la plage

Pour toi maman

C’était une chaude journée d’été Normande, en 2006.

Nous nous étions arrêtés sur une plage, sauvage, pour casser la croûte.

Puis, nous décidâmes de jouer un peu au foot. Mais jouer au foot contre mon grand-frère, qui n’est pas passé loin de devenir un joueur de football professionnel, c’était frustrant. Non seulement, ses réflexes avec le ballon semblaient inhumains, mais la dune sur laquelle nous jouions, faisait de chaque pas une épreuve. Bien sûr, mon frère me voyait m’énerver et me frustrer, il rigolait pendant que je m’épuisais à essayer de lui prendre le ballon. Mon frère, ce n’était pas le genre à baisser son niveau de jeu juste pour que je puisse ne serait-ce que frôler le ballon. Non. Je devais essayer, me battre, avec moi-même, avec mon corps, pour le pousser à l’effort, et avec mon esprit, pour ne pas abandonner, essayer de trouver une tactique, un mouvement, un tacle, pour parvenir à lui piquer la balle. J’étais un enfant et un pré-adolescent très sportif. Même si j’étais de petite taille, j’avais de la force, une endurance olympique, du moins, c’est ce que l’on me disait à l’époque. Mais je me souviens, il y a de ça plus de quinze ans, que malgré mon acharnement, je n’arrivais pas à déstabiliser mon frère, je n’arrivais pas à toucher le ballon. J’essaie de me souvenir si, dans mes vains efforts, j’ai demandé à mon frère de me laisser une chance. Cela se peut. Toujours est-il que mon frère n’aurait pas baissé son niveau de jeu juste pour que je puisse me sentir mieux. Non, je devais me dépasser, je devais essayer, encore et encore. Aujourd’hui, je pense que c’est une de ses leçons de vie qu’il a voulu me laisser, comme s’il savait que cet été serait son dernier. La vie, il ne faut pas s’attendre à ce qu’elle devienne moins difficile juste parce que nous peinons trop. Non, il faut se dépasser, s’adapter, observer, évoluer, revenir à la charge, tomber, apprendre de ses erreurs, se relever et continuer d’avancer. C’était ça, mon frère, mon grand-frère.

Je n’ai jamais pu le remercier pour toute l’aide qu’il m’a apporté, toutes ces leçons de vie qu’il m’a enseignées, et les fois où il m’a poussé à me bouger, à aller chercher ce que je voulais, moi qui n’osais que très peu, qui avait peur de tout, sous la tutelle de mon frère, j’avançais. Certains appelleraient cela « mettre des coups de pieds au cul », c’est bien dans cette veine, même si je trouve cette expression vulgaire. Du moins, il avait découvert comment je pouvais, sans nécessairement en être conscient, me fermer sur moi-même, rester dans mon propre monde, quitte à être seul. Bien sûr, des personnes de mon entourage me le disaient, et me le disent toujours, mais je n’avancerai pas pour autant. Les gens, autres que mon frère, peuvent bien dire ce qu’ils veulent pour me pousser de l’avant, mais ils ne sont pas mon frère. Mon frangin savait exactement comment je fonctionnais, il savait comment me faire marcher droit, sans nécessairement me brusquer, quoique… Je crois aujourd’hui qu’il me comprenait plus que je ne le pensais, jusqu’à ce que j’écrive ces lignes. Après tout, nous avions, et d’une certaine manière, nous avons toujours le même sang.

Avoir le même sang, ne signifie pas être identique. Nous étions deux personnes avec deux personnalités bien distinctes, ce que je veux dire, c’est que, bien que différents l’un de l’autre, nous comprenions l’autre parfaitement. Et j’ai dû écrire ces lignes pour le réaliser. J’ai déjà vu des fratries proches, mais jamais aussi complémentaires que moi ou mon frère pouvions l’être. J’idéalise la relation, peut-être, mais grâce à l’écriture, je prends du recul, et je ne fais qu’énoncer subjectivement mon ressenti.

Retour sur la plage. J’ai perdu, je n’ai pas réussi à lui piquer le ballon, c’est tout juste si j’ai réussi à le frôler. Je me souviens de son sourire, il était fier de moi, certes, j’avais perdu, mais je n’avais pas abandonné. Un sourire, il m’ébouriffe les cheveux, et me lance une petite pique bien fraternelle dans le genre « après tout, c’est moi le grand-frère ! ».

Nous étions au sommet d’une dune, surplombant la plage, et en observant les alentours, nous pouvions voir le Mont Saint-Michel à l’horizon.

Ce n’est qu’après notre partie de foot que nous nous sommes assis pour nous désaltérer et contempler la silhouette du Mont.

Je fis cette remarque, à mon frère, à propos de l’édifice, que nous avions visité un jour ou deux auparavant; « – Ju’, j’ai l’impression que le Mont Saint-Michel est super proche. On dirait qu’on peut y aller à pieds. »

À ma grande surprise, il fut d’accord avec ma remarque, et cela me rendait fier, que mon frère soit d’accord avec une chose que je pouvais dire. C’était rare quand nous étions plus jeunes, mais il avait maintenant dix-huit ans et moi, douze. Nous commencions à nous comprendre, à nous écouter, à faire équipe, à avoir de vraies discussions, des discussions matures. On parlait même de l’avenir. Intérieurement, j’avais peur que mon frère parte de la maison. Mais je sais que même si c’était le cas, il n’oublierait pas sa famille, qu’il ne m’oublierait pas moi.

Après avoir acquiescé à ma remarque, il me proposa cette idée de voir si nous pouvions atteindre, ou du moins, nous rapprocher du Mont Saint-Michel à pied ! Notre complicité grandissait, et en aucun cas l’idée de refuser de réaliser ce projet fou ne m’est passée par l’esprit.

Je n’ai même pas eu le temps de lui répondre que, déjà, nous étions debout et partions en direction du monument.

Nous avons peut-être marché l’équivalent d’un kilomètre et demi. Nous ne comprenions pas, il semblait que nous pouvions voir l’édifice se dévoiler de plus en plus, mais aussi, s’éloigner !

Je crois que, naïvement, moi du moins, nous avons pensé que nous pouvions atteindre le Mont à pieds, juste en continuant à marcher dans les dunes sauvages des plages normandes. Je me demande, encore maintenant, si mon frère, plus âgé, donc plus mature et réaliste, n’y a pas cru un petit peu aussi.

Maintenant, je dois avouer que la première chose qui m’est passée par la tête quand nous étions arrivés sur cette plage sauvage et que le Mont se dressait là-bas à l’horizon, était : « Est-ce une illusion d’optique ? Est-ce qu’on pourrait retourner au monument à pied ? » J’aime à penser, en écrivant ces lignes, que mon frère, pendant que nous longions la côte, avait pensé la même chose. J’aime à penser, qu’il avait gardé un peu de son esprit aventurier qu’il avait quand il était enfant, un peu de cette naïveté.

Évidemment, le Mont Saint-Michel était innatteignable. C’est un monument massif, superbe, impressionnant et poétique. La fine brume qui l’enveloppait se dissipait au fur et à mesure que nous continuions à marcher en sa direction, mais c’était tout, le Mont ne s’agrandissait pas, c’était une illusion d’optique, après tout.

Quand nous avons réalisé cela, nous rigolâmes comme deux enfants. Enfin, j’en étais un, lui avait dû grandir et devenir un homme rapidement. Nous avions poursuivi une chimère, et maintenant, il ne nous restait plus qu’à faire demi-tour, à revenir sur nos pas, en direction de mon père dans sa voiture. Nous savions que ce dernier nous attendrait avec le sourire aux lèvres, naïf que nous étions, de penser que nous aurions pu rejoindre la baie du Mont Saint-Michel à pied.

Ce fut l’une des dernières extravagances fraternelles, l’un de nos derniers délires.

Le dernier, se déroula quelques jours plus tard. Toujours avec mon frère, qui n’avait pas de permis mais qui apprenait à conduire, nous décidâmes, le dernier jour de nos vacances normandes, de prendre la voiture de notre père, en cachette, et d’aller une dernière fois à la plage. Ce que nous fîmes. Nous bravions l’interdit, pour une dernière aventure. Nous croisâmes même la police, qui heureusement, ne nous a pas arrêtés. Nous regardâmes ensemble le coucher de soleil sur la plage normande.

Ce fut le dernier coucher de soleil maritime auquel mon frère assistait.

Comme le chantait Ian Curtis, j’attends qu’un guide vienne me prendre par la main, car le mien m’a été enlevé trop tôt.

Je revois ta silhouette sur la plage, faisant face au soleil. Mon grand-frère, que tu reposes en paix. C’est, je crois, la dernière image de toi vivant que je me souviens parfaitement.

J’espère qu’il y a des couchers de soleils là où tu es, comme celui que nous avons vécu tous les deux.

Je t’aime mon frère, mon héros, mon modèle. Tu me manques.

Jaskiers

La matinée New-yorkaise

Il quitte la chaleur du lit. Quitter cet environnement presque embryonnaire, où l’on se sent intouchable, avec le parfum enivrant de Salma, qui donne l’impression d’être dans un monde qui n’appartient qu’à vous, semble presque être une punition.

Il la regarde dormir. Elle a un léger sourire. C’est presque comme si elle savait qu’il la regardait. Il sent son léger souffle, il l’entend. Tel un chant de sirène, il est attiré. Un baiser. Juste un, dans le cou, ou vers l’oreille. Peut-être sur le front. Sentir de plus près l’odeur de son Chanel 5. Mais à quoi bon déranger ce profond sommeil. Au fond de lui, il est heureux qu’elle dorme si bien. Elle se sent en confiance avec lui. Et lui, essaie de ne pas tomber dans un amour qui consumerait tout son être, toute son existence. Cela serait tentant, de vivre pour une autre, plutôt que de continuer à vagabonder seul dans cette vie.

Mais s’attacher, c’est dangereux.

Elle passe une de ses jambes par-dessus la couette. Il lutte intérieurement pour ne pas poser sa main sur ces cuisses bronzées et douces. Durant la nuit, le simple fait de les toucher l’amenaient dans ce monde où tous les hommes aimeraient rester. Ce monde où la tendresse n’est pas un signe de faiblesse, mais au contraire, un signe noble. Cette douceur, la chaleur sucrée de ses lèvres, la douceur de sa peau, la douce mélodie de sa voix, ses yeux verts transperçant l’âme. Est-ce de l’amour, de l’admiration, l’instinct animal ? Il la voudrait encore, pour lui seul, pendant des heures, dans cette chambre du centre-ville de Manhattan, à Greenwich Village.

La veille dans son café habituel, Reggi, à l’angle de la Macdoughal Street et de la W 3rd Street, a quelque pas de Washington Square, il continuait à écrire. Il avait ses habitudes. Il prenait son New-York Times tous les jours. Il évitait de regarder les informations à la télévision, et sur internet. Dans ce dernier, l’information était une jungle où démasquer le vrai du faux devenait une panacée, l’internet de l’information était toxique.

Son New-York Times, qu’il prenait en version papier, prenait toute la place de sa petite table habituelle, que les baristas lui gardaient tous les jours depuis qu’il avait fait de ce café son fief.

Puis, une fois par semaine, il achetait The New-Yorker. Laissant un peu de côté l’actualité, qui bien que rapporté par des professionnels, s’avérait parfois difficile à emmagasiner moralement. L’hebdomadaire The New-Yorker lui permettait de prendre une petite pause dans la semaine pour découvrir d’autre chose, d’autre monde, d’autres plumes.

Ce n’était qu’après avoir lu son journal et bu son premier café qu’il sortait son ordinateur, son carnet de note, et qu’il partait à la recherche de mondes, de personnages, qui lui permettait de s’évader, de reprendre une sorte de contrôle sur cette vie qui lui semblait indomptable. Il n’y avait qu’avec sa plume qu’il pouvait tout contrôler. C’est peut-être pour ça qu’il écrivait, le contrôle.

Il était publié, sous un nom de plume. Tout ce qu’il voulait, ce qu’il rêvait, c’était de pouvoir vivre de ses écrits, sans avoir à pavoiser dans les médias, sans devenir une célébrité.

L’anonymat, c’était la liberté. Mais l’indépendance financière, c’était aussi la liberté.

Ses textes étaient diffusés dans le New-Yorker, et autres périodiques et hebdomadaires littéraires. Cependant, quand il écrivait dans ces magazines, il ne donnait pas le meilleur de lui-même. Pour lui, ces publications étaient un moyen de gagner un peu d’argent, certes, mais aussi un moyen d’imposer son nom de plume sur la scène littéraire. Toute publicité, bonne ou mauvaise, est bonne à prendre. C’est du moins ce qu’il pense. Il gardait son jus, son énergie, pour ses romans et recueils de nouvelles.

Mais aujourd’hui, ce matin, il ne veut pas aller à son café habituel.

Il se lève doucement pour ne pas réveiller la femme dans son lit. Par politesse, peut-être, mais aussi car elle semblait pouvoir lui apporter de l’inspiration.

Il la regarde respirer lentement. Sa poitrine à moitié visible, caché par les draps, bouge doucement. C’est que tout le monde a l’air paisible, presque naïf, quand il dort.

Ils s’étaient rencontrés la veille, sur l’angle de la West 4th Street et de la West 10th Street, au bar Small Club of Kazz, à quelques pas du Christopher Park, à quelques rues du Washington Park, l’endroit privilégié des habitants du Greenwich Village. C’était à ce club qu’il avait rencontré cette dame. Ses longues jambes, et sa paire de stiletto, ses fines chevilles, ses jambes bronzées, sa longue chevelure châtain, ses yeux verts l’avaient envoûté.

C’était la première fois qu’il la voyait dans le petit club de jazz. Club où il allait certains soirs, surtout quand il avait touché un chèque de ces écrits.

Il écoutait ces groupes de jazz venus de toute l’Amérique, et du monde entier. Car le Jazz a touché la terre entière, le Jazz, c’est la poésie de l’univers musicale. Aucune règle, ou presque. Même si l’époque est au hip-hop et à la pop, le jazz fait de la résistance. Évidemment, il n’y a plus de Billie Holiday, de Nina Simone, de Louis Armonstrong, d’Ella Fitzgerald ou de Miles Davis. Mais les musiciens de jazz d’aujourd’hui continuent à faire perdurer l’héritage.

C’est cette musique qui l’aidait à se détendre, mais aussi, elle l’inspirait. Tout comme l’écriture, le jazz est une histoire de contrôle, de création, de liberté. L’écriture est une musique, comme le disait Céline.

Il prend son ordinateur portable, le pose sur son bureau en face de la fenêtre et s’installe. Il tourne le dos à sa conquête d’un soir. Il la regarde dormir encore quelques secondes, s’enivrant de son parfum. Quand elle partira, son odeur restera. Le lit sera le seul témoin de leur amour éphémère.

L’écrivain ouvre son ordinateur, vérifie ses mails. Une de ses nouvelles avait été accepté par The New-Yorker. Ce dernier payait bien.

Une conquête amoureuse, un bon chèque, et New-York sous la neige. Il ne pouvait pas rêver mieux. Il est possible, pensait-il, que le bonheur existe, il faut juste s’en rendre compte. Il lui manque juste un bon café.

Jaskiers

Là où les oiseaux voleront

À Shannon,
À Emmanuelle,
Merci, et désolé.

Il y a ces moments suspendus dans le temps, où, avec l’ambiance adéquate, les bonnes musiques, écrire est la seule chose qui vous appelle.

C’est en planant sur la bande son de Dune, créée par l’inégalable Hans Zimmer, qu’une image, une scène me vient en tête.

Un natif américain, un vieil homme, à la peau ridée, abîmé par le soleil, parcheminée par le temps, est là, avec moi, quelque part sur un des rochers du Grand Canyon.

Le ciel indique la nuit, même si de la lumière se répand dans le canyon. C’est l’aube, peut-être. Il fait légèrement frais, un petit vent agréable passe sur notre peau, rentrant dans les pores. Cette fraîcheur, on aurait l’impression qu’elle nous purifie.

Je regarde cet homme, je suis fasciné. Nous ne pouvons pas vraiment communiquer par les mots. J’ai l’impression qu’il refuse de les utiliser. Comme si l’expérience que nous vivions ne devait en aucun cas déclencher la chimie implacable du cerveau gauche.

Il met un doigt sur sa bouche, pour me signifier de ne pas faire de bruit.

Nous voyons la Voie lactée, aucune pollution lumineuse ici. On pourrait croire que l’environnement est éclairé par le scintillement de ces milliers d’étoiles.

C’est un silence complet qui nous entoure.

Après quelques secondes à regarder ce spectacle céleste, il lève son bras, et pointe son doigt. Il fait un mouvement ample. Je vois cet oiseau. Je ne saurais dire si c’est un aigle, ou un énorme corbeau, mais il est majestueux. C’est une ombre, nous le voyons à contreplongée, nous voyons sa silhouette effacer les étoiles pendant quelques secondes, nous observons chaque battement d’ailes.

Le natif américain me regarde, me sourit. J’ai comme l’impression qu’il a réussi quelque chose, quelque chose d’important, pour moi.

La « vision » s’arrête là mais je la rejoue en boucle dans ma tête. Je sens une sérénité. Et je pense que je dois décoder ce message moi-même. Il y a un sens, voir plusieurs, mais j’ai l’impression que je peux interpréter cette scène, la décrypter, sans contrainte, sans peur.

Pour l’instant, je crois être arrivé à un moment important de ma vie. Et c’est moi, moi seul qui a décidé que les prochains temps devront être importants pour moi.

Parfois, j’ai honte, j’ai peur de le dire, – donc je l’écris mais peut-être pas le publier… – mais j’aimerais que mes jours soient comptés. Qu’enfin, je me libère de mes chaînes, car, nous n’emporterons rien dans nos tombes, nous laissons seulement des souvenirs pour nos proches, quelques biens matériels, peut-être, mais quelles valeurs ont-ils, ces biens, face à la mort ?

Soit, j’avance selon mes propres termes, à mes risques et périls, – qu’ai-je à perdre ? – soit je continue à moisir dans ma médiocrité, je me contente de vivre ma vie, dans une zone de confort trop confortable, à me détester moi-même car les regrets continueraient à me bouffer.

Et je n’arrive pas à croire que j’ai atteint les 30 ans. J’en ai presque honte.

Mon père est mort relativement jeune, à 58 ans, il était rongé par les regrets, des traumas dont il n’a jamais osé parler. Mon frère est mort très jeune, 18 ans. Je ne pense pas qu’il soit parti avec des regrets, il n’était pas du genre à en avoir, car il vivait sa vie et l’appréciait à chaque minute. Et, à 18 ans, je ne pense pas qu’il ait eu le temps d’en avoir beaucoup. Mais parfois, ce n’est pas le nombre, mais la sévérité qui prime, surtout en matière de regrets.

Je ne veux pas vieillir avec des regrets. Je ne veux pas vieillir tout court, mais ça, c’est immuable. Cependant, j’aimerais vivre, même si ce n’était question que d’une poignée d’années, intensément, follement, en dehors des carcans.

Je ne suis pas homme à marié, sûrement pas fait pour être père, mais l’avenir est pleins de surprises, je ne dirai pas « jamais » à ces choses-là, même s’il fut un temps, pas si lointain que ça, où le mariage et la paternité n’étaient même pas quelque chose à effleurer.

Mais ce que je veux, c’est vivre, enfin. Libre. Avec mes mots, écrire. Je ne veux pas la richesse, même si ça aide, je veux surtout vivre, faire ces expériences, prendre des risques, aimer, réapprendre à aimer… non pas apprendre à vivre, mais découvrir précisément comment je veux vivre.

J’ai attendu, comme dans la chanson « Disorder » de Joy Division, qu’un guide, remplaçant mon frère, me prenne par la main.

Mais, ce guide, il n’est pas là. Ce guide, ce ne peut être que moi. Je le réalise. Je m’y confronte. Il faut que je compte sur moi seul.

Le temps – notre pire ennemi, ou notre plus grand allié, je ne saurai dire. Les deux à la fois – presse.

Mais je ne veux pas quitter cette planète avec plus de regrets.

Il faut un commencement à tout. Et le hasard veut que j’écris ces lignes sur une musique de Hans Zimmer « Beginnings Are Such A Delicate Times » – les débuts sont toujours les moments les plus délicats.

Dois-je attendre un signe de ce « début » ? Je ne le crois pas, j’aimerais, cela me donnerait moins d’efforts à faire. C’est à moi de le provoquer, ce début.

Qu’il vienne par lui-même s’il le veut, mais il risque de ne pas me trouver, car, d’ici là, j’aurai sûrement commencé mon périple.

Jaskiers

Up ´round the bend

Une vision.

Celle apaisante, que je me suis moi-même créée.

Pourquoi une route ? Une large route qui tourne, parfois par la gauche, parfois sur la droite. Virage, avec un pont passant au-dessus… Cette vision est-elle devenue une sorte d’Eden pour mon esprit ?

J’essaie de me souvenir de quelle route il s’agit. Car je crois avoir compris que l’esprit humain ne créait pas sans modèle. Même si nous pensons avoir créé quelque chose de nouveau, il y a toujours un point d’ancrage avec la réalité. Nous faisons cela, parfois consciemment, souvent inconsciemment, dans nos rêves nocturnes par exemple. Consciemment, nous le faisons pour faire passer un message, s’exprimer, parler d’une expérience passée. C’est un phénomène naturel.

Donc, si je pars sur ma théorie (est-ce la mienne d’ailleurs ?), cette vision, que j’ai créée, qui est consciente, que symbolise-t-elle ? Pourquoi, quand je pense à ce virage, que je prends, dans ma vision, en voiture, la route vide de toutes autres âmes, me réconforte ? Parfois, quand j’écoute de la musique, je m’imagine prendre ce virage, conduire, la radio allumée.

Parfois, il fait jour. Souvent, un beau soleil, un ciel bleu, mais sans chaleur excessive. Il y a toujours une bonne odeur, un peu comme si mes fenêtres étaient ouvertes, et que la senteur des champs de fleurs odorantes (lesquelles ? Je ne sais pas, désolé) rentrait dans l’habitacle. C’est une sensation de bien-être que cela me donne. Une sensation où je me sens parfaitement à ma place. C’est une route, donc, c’est qu’il y a destination, non ?

C’est là, le plus étrange. Je ne roule que quelques mètres, je n’entame le virage qu’un tout petit peu. Juste ce qui me permet de voir le pont passant au-dessus, avec ses piliers de chaque côté de la route, un peu avant la fin du virage.

Ce pont, je ne sais de quel type il peut être. Je pense que, parfois, c’est un pont pédestre. Parfois ferroviaire ou routier, mais jamais quelqu’un, ou quelque chose ne passe dessus. Comme je l’ai déjà écrit plus haut, je suis seul sur cette route.

L’asphalte est parfaite. Pas de nids de poules, pas de déformations. Elle est légèrement bleutée, comme s’il avait plu ou qu’elle avait été lavée consciencieusement par je ne sais quelle machine ou individu. Le soleil est souvent à quelques minutes de se coucher, ses rayons rougeâtres se reflètent sur la route.

Parfois, il fait nuit.

La nuit, je me retrouve dans une voiture ancienne. Disons une des années 90. Encore, ici, je ne peux vous donner de raisons. C’est peut-être pourquoi j’écris cet article. Peut-être qu’écrire va me permettre de mettre cette vision en perspective, peut-être que quelqu’un aura quelque chose à me dire, comprendra pourquoi j’ai cette vision, consciente, que je choisis de vivre, que j’ai construit, et semble-t-il, peaufiné selon mes envies inconscientes.

La nuit, un sentiment de mystère s’ajoute à l’atmosphère. Je n’écoute pas de la musique, mais une émission radio. De ces émissions radio d’avant la banalisation des caméras dans les studios, qui ont, pour moi, complètement brisé le charme de ce média. La pensée, m’imaginer que des personnes, à des centaines, peut-être même des milliers de kilomètres, parlent à une audience qui, volontairement, consciemment, préfère entendre des voix plutôt que d’écouter la musique (ou de regarder la télévision) me fascine.

Je me souviens, il y a 15 ans de ça. J’allais en vacances improvisées avec mon père pendant une semaine, mon paternel ayant pensé, à raison, que voir la mer, m’aiderait dans la maladie. Il conduisait, je ne le pouvais pas, j’étais encore mineur. On écoutait les émissions radio, les informations, les débats, les sketchs, pendant que des paysages et des villes défilaient par les vitres. J’ai trouvé ça, et je le ressens encore maintenant en écrivant ces mots, magique. De voyager, avec un proche, de voir du pays, et la magie mystérieuse de la radio qui produisait son effet. En voiture, je parle très peu. Mieux vaut allumer la radio si vous voulez entendre discuter. Je suis dans mon monde, une sorte de légère transe. Je suis bercé par le mouvement et les paysages. Je n’ai pas envie de discuter. Même si, ces paysages, je les ai vus défiler une centaine de fois.

C’est peut-être que j’aime cette vision consciente. J’ai besoin de ce dépaysement dans un environnement contrôlé.

Tout ça, c’est peut-être une histoire de contrôle. Je ne sais si un jour, je passerai en dessous du pont, si je m’aventurerais plus loin. Pour l’instant, je vis ce moment hors de ce temps et je me sens dépaysé, partant à l’aventure, vers l’inconnu, avec de l’excitation, et non de la crainte. Je suis apaisé. D’où vient donc cette vision ?

Jaskiers

Écrire est un Art (n’en déplaise à certains)

Il y a de ça peut-être plus de deux ans, je découvrais un article sur cette application qui posait cette question : Est-ce qu’écrire est un art ?

Je fus surpris par cette question. Pour moi, il ne faisait pas, et ne fait toujours pas, de doute, oui, écrire est un art. La question ne se posait même pas.

Avez-vous lu « Anna Karenine » de Dostoievski ? « Pour qui sonne le glas ? » d’Ernest Hemingway ? Avez-vous ouvert un livre de Victor Hugo ? Lu ne serait-ce que quelques vers de Rimbaud ?

Oui, j’écris. Je joue d’un instrument (je laisse à désirer sur ce point, mais passons). Je dessine. Et je trouve qu’écrire est tout aussi artistique que toutes ces autres activités. Pas plus, ni moins.

Est-ce qu’écrire est un art ?

Mille fois oui. Ceux qui prétendent le contraire devraient peut-être, juste, essayer d’écrire.

Deux ans déjà, je m’étais lancée dans un défi, écrire un minimum de 500 mots par jour, pendant un an.

J’ai réussi. La qualité des textes était … irrégulière. Mais j’ai tellement appris.

Rythmes, composition, discipline, découverte, apprentissage, comprendre, retranscrire, partager sa vision tout en laissant un peu de place au lecteur pour s’approprier l’histoire, décrire, faire ressentir, trouver les mots… et j’en passe.

J’ai fait face à des critiques, la plupart, constructives. Outre les commentaires sur mes fautes de français, auxquels je suis habitué, il y avait souvent, pas sur le blog, sur un autre site où je partageais mes textes, plusieurs lecteurs qui soulignaient certaines phrases, ou passages de mes textes, avec cette remarque : « Pourquoi ? »

J’ai appris que si je voulais écrire sur quelque chose, n’importe quel sujet, je devais savoir de quoi je parlais. J’ai réalisé qu’écrire, c’est apprendre, étudier, sortir de sa zone de confort pour être crédible.

Mais ce n’est que mon expérience.

Écrire est un art.

Écrire, c’est décrire des sentiments que l’on ne formule pas forcément avec des mots dans notre vie de tous les jours. Lisez « À la recherche du temps perdu » de Proust, qui est, de mon point de vue, l’une des plus fines analyse de nos comportements, de nos manières de penser. Je me souviens qu’en lisant ses romans, à presque chaque phrase, je pensais en moi-même : « Mais c’est exactement ça ! Je n’aurais pas pu décrire tous ces sentiments, je ne pensais même pas qu’il était possible d’analyser en de telles profondeurs, ces ressentis… » Mais Proust le fait, avec l’acuité d’un psychologue, un autodiagnostic précis, chaque sentiment sont décortiqués, expliqués.

Écrire, c’est voyagé, aussi. Je n’ai eu la chance, pour l’instant, de ne visiter qu’un seul pays étranger (bon, les passages en Belgique pour le tabac, et un petit aller-retour en Suisse, je ne les compte pas comme des voyages, même s’ils ont apporté ce sentiment de découverte, ceux que devaient ressentir les grands explorateurs quand ils pénétraient en territoire inconnus) ; l’Angleterre, deux fois une semaine.

Je rêve encore, les nuits, du court voyage en ferry. Être entouré par la mer (peu de temps, mais quand même !), voir les falaises blanches de Douvres, l’atmosphère marine et touristique de Brighton, et cette banlieues de classe moyenne aisée qui nous logeaient. L’humour pince-sans-rire de nos familles d’accueil. Le pudding, le foot. La relève de la garde de la reine, le musée Tussaud, Londres… l’impression d’être dans un film (ou un livre) d’Harry Potter. L’ambiance. L’architecture. Entendre parler une autre langue, parler une autre langue. Quelle expérience ! Que j’aimerais voyager, pour écrire, mais aussi, pour vivre. Je crois que le voyage est une des clés du bonheur.

Mais je n’écris aucune histoire se déroulant en Angleterre. La plupart se passent en France, et inconsciemment, j’écris mes histoires se déroulant dans des pays de l’Ouest. Disons plutôt que ce que j’écris se déroule dans un continent fictif, l’Ouest, un mélange d’Amérique du Nord et d’Europe. Mais je n’ai voyagé qu’en France. Je dois donc lire, apprendre, assimiler, comprendre, comment les autres cultures fonctionnent. Comment ils pensent. Les odeurs, les goûts, la faune, la flore, je dois les rechercher. Je ne peux voyager pour l’instant, je lis, et je reporte cela dans mes écrits…

Mais l’écriture c’est aussi l’émotion. Trouver les mots justes pour toucher l’âme du lecteur.

Écrire, c’est la découverte.

J’ai eu la chance d’avoir vu la mer, souvent. J’ai toujours cette impression de vertige grandiose quand je la revois, à l’horizon, quand cela fait longtemps que je ne l’ai pas vu.

Je suis allé à la montagne deux fois, dont une pour skier. J’ai adoré le ski, plus simple que ce qu’on m’avait dit. Mais ce dont je me souviens, c’est de regarder ces colosses de roches qui semblaient porter le ciel. Comme la mer à perte de vue, j’ai regardé les montagnes du Jura enneigées, et j’ai compris pourquoi l’Homme risquait sa vie à les escalader. C’est parce qu’ils paraissent l’égal des Dieux, ils sont les piliers d’un élusif royaume des cieux. Ils sont puissant et sage. Comme les forêts de l’Allier de mon adolescence. Pleins de mystère.

Allons maintenant dans la facilité -pourquoi faire compliqué ?- et nous tourner vers une des légendes entourant le mythe Hemingway. Les légendes à son propos, on pourrait en écrire un livre (d’ailleurs, est-ce déjà le cas ?).

Hemingway, durant un repas avec l’écrivain de science-fiction Arthur C. Clark, propose un pari : 10 dollars à ceux qui pensaient qu’il ne pouvait pas écrire un roman en moins de dix mots. Les paris sont faits, Hemingway écrit ces mots :

For sale: baby shoes, never worn.

Traduction :

À vendre : chaussures bébés, jamais portées.

Hemingway empocha les gains de son pari.

Bien que cette anecdote reste dans le domaine de la légende de Papa Hemingway, qu’elle soit vraie ou pas, je parierais, à mon tour, que même si vous ne considérez pas l’écriture comme un art, cette micro nouvelle a fait mouche. Ces quelques mots ont tapé là où ça fait mal (d’ailleurs, Hemingway était un boxeur émérite, l’écriture est un combat, aussi. La boxe n’est-elle pas surnommée « Le Noble Art » ?)

Les mots ont une puissance, une force, et savoir les utiliser, les maîtriser, construire une phrase, former un paragraphe, écrire une histoire, c’est faire ressentir des sentiments mais aussi faire réfléchir son lecteur, tout en l’emmenant en voyage à vos côtés.

Bien sûr que si, avec des mots, on peut refaire le monde. On peut décider de son futur. L’utilisation des mots dans ce domaine s’appelle : La politique. Qui sait mieux utiliser les mots peut obtenir le pouvoir. Pour le meilleur, pour le pire. Nous choisissons un leader grâce au mot qu’il (ou elle) utilise. Bien sûr que si, les mots ont du pouvoir.

Nous dirons que cet article est mon « En défense du titre » d’Hemingway à moi.

Je me considère comme un artiste, j’en suis fier, car j’écris.

Écrire, pour moi, ce n’est pas être un intellectuel… que c’est pompeux et fourre-tout comme mot…

Pour moi, un écrivain est un artiste.

D’accord ou pas, je respecte, c’est votre choix, mais mes convictions sont on ne peut plus réelles et sincères.

Les mots, nous les rencontrons partout.

Si vous écrivez, si vous noircissez ces pages blanches, tapé sur vos claviers, vous êtes un artiste.

Mais ce n’est que mon humble opinion.

Jaskiers

Mea Culpa à l’écriture

L’envie, la passion, la curiosité insatiable d’apprendre, de créer, me sont revenus… après plus d’un an de sécheresse et de remise en question.

Peut-être avais-je besoin de me perdre pour mieux me retrouver, ou plutôt, pour retrouver le goût d’écrire et de lire.

Beaucoup de choses se sont passées, choses que je ne peux étaler sur mon blog, pour l’instant. Enfin, il se pourrait, mais sous forme de fiction. Autant utilisez les traumas pour mon Art, car, pour moi, l’écriture est un Art, n’en déplaise à certains. Je ne comprends pas comment l’on peut se demander si écrire est un art. Évidemment. Ceux qui se le demandent n’ont jamais essayé d’étaler leurs tripes sur une page blanche.

Je n’ai pas honte de le dire, je me vois comme un artiste avant tout. Cela peut sembler présomptueux, mais s’il y a une bataille que je mènerai jusqu’au bout, se serait de qualifier l’écriture, sous toutes ses formes, d’Art avant tout. Je rigole intérieurement quand j’entends le mot « intellectuel » pour qualifier les écrivains. Arrêtez un peu. Chaque Art demande des connaissances. Intellectuel, ça ne veut rien dire. Je trouve que c’est pompeux, même. (Mon Dieu, je suis vieux, je commence à être aigri !)

Une chose que je peux vous dire, j’en ai mal au cœur, mais il y a pire dans la vie ; tous mes livres ont « disparu », je ne peux en dire plus. Mon immense pile à lire n’est plus, contre mon gré. J’en ai mal au cœur. Des centaines et centaines de livres, Hemingway, Carl Jung, Stefan Zweig, F. Scott Fitzgerald, Nietzsche, Jack Kerouac, l’intégral des œuvres de Philip K. Dick, et j’en passe, énormément, ne sont plus là.
Je n’ai pas eu le temps de tous les lire, peut-être n’en aurais-je jamais eu le temps… mais quand même. La littérature a été mon pilier pendant des années, sans elle, je ne sais pas si je serais encore là, à écrire. Je n’aurais pas rencontré les merveilleuses personnes avec qui j’échange aujourd’hui. Je n’aurais pas eu ce blog qui m’a soutenu (enfin, je parle de vous là, cher(e)s lectrices et lecteurs) durant ces longs mois difficiles.

J’espère que les personnes qui profiteront de mes livres sauront en prendre soin… mon cœur pleure, en silence (ça pleure dans les chaumières ?), ils me manquent. Le simple fait de regarder cet immense tas de livres, à l’époque, suffisait à calmer mon anxiété, à éloigner ma dépression. « Il y aura des réponses à tes questions là-dedans, Jaskiers, et au pire, je pourrai m’évader dans des mondes, des histoires, des pensées, des pays, des points de vue aussi divers et variés que possible. » Maintenant, mes chers amis ne sont plus là. Jamais je ne pourrai remplir le vide qu’ils ont laissé, même si j’en avais les moyens. Je suis assez possessif, et je l’avoue, matérialiste.

Cette « collection »  de livres auraient été mon héritage.

Les objets, et les livres par-dessus tous, ont de la valeur sentimentale, pour moi. Je relativise, il n’y a pas mort d’homme, il y a beaucoup plus grave dans la vie. Mais quand même… ainsi va la vie.

Je ne saurais dire si le pire est passé pour moi. Je ne préfère pas parler de ma santé, il y a beaucoup, beaucoup plus grave que moi. Je m’estime heureux d’avoir une famille, que j’aime et qui me soutient, c’est rare, je suis chanceux.

Et j’ai ce blog, et évidemment, vous.

Je ne promets rien (ai-je jamais promis quelque chose sur ce blog ?), je ne sais comment le futur va se dévoiler, personne ne le sait d’ailleurs (ou peut-être que si, qui sait ?) mais voici un peu d’Hemingway avant de vous laisser :

Tout passe et tout lasse, les nations, les individus qui les composent, autant en emporte le vent. Il ne reste que la beauté, transmise par les artistes.

Une fois qu’écrire est devenu votre vice majeur et votre plus grand plaisir, seule la mort peut l’arrêter.


Ernest Hemingway

Faudra-t-il que j’atteigne le niveau d’écriture « infinitésimal » d’Hemingway pour me sentir satisfait, fier et enfin complet, que ce vide sidéral en moi soit enfin comblé ? Peut-être que c’est ce vide qui me fait avancer, paradoxalement.

J’écoutais une chanson d’Hozier : Arsonist’s Lullabye.

Dans cette chanson, il (le pyromane ou Hozier ? C’est ça aussi, la magie de l’Art, ne pas savoir…) chante :

Tout ce que vous avez c’est votre feu
Et l’endroit que vous avez à atteindre
N’apprivoisez jamais vos démons
Mais gardez-les toujours en laisse

Et pourquoi pas, même, les utiliser, nous nourrir d’eux, pour créer, pour évoluer, pour avancer… c’est risqué mais, comme le dit le proverbe anglais : Quand la vie vous donne des citrons, faites de la limonade.

Et pour une touche personnelle, je garde en tête cette phase d’Albert Londres, il faut « porter la plume dans la plaie ».

À très bientôt.

« Il jeta un coup d’œil amical à ses livres. C’étaient les seuls camarades qui lui restaient. »

Extrait de 
Martin Eden
Jack London

Jaskiers

Je revois mon village dans mes rêves

Moi, un gamin de la ville, un gamin de banlieue, qui, presque toutes les nuits, rêves de son village perdu au milieu de l’Allier.

À l’entre de l’adolescence, après un drame, un deuil, qui n’a jamais été fait et, j’en parle sur ce blog depuis 4 ans maintenant, qui ne se fera sûrement jamais vraiment, car je n’arrive toujours pas à comprendre ce que c’est, je quittais mon appartement étroit, en pleine banlieue pour une grande et vieille maison bourbonnaise. J’y allais, avant d’y emménager, en vacances pendant mon enfance.

C’était toujours difficile, enfant, de quitter la bande d’ami(e)s de cité pour un village perdu. La maison me faisait même presque peur parfois. Comme si, c’était trop spacieux. J’étais habitué au confinement qu’apportent les murs d’un HLM. Mais… Pour une raison étrange, la maison était liée à des sentiments concernant les deux guerres mondiales. Une explication ; cette maison de famille était aussi la maison d’un résistant, et d’un vétéran de la Première Guerre Mondiale, ainsi qu’un autre, ayant fait, avec beaucoup de réluctance, la guerre d’Algerie dans une division du Génie. Je ne les ai jamais connus, mais c’était comme ci leurs esprits se manifestaient subtilement pour me rappeler le sacrifice et la folie dont l’être humain est capable.

C’est une vieille maison, avec des volets massifs en bois couleur bordeaux, de vieilles tuiles qui tombent quand le vent est fort, et de la peinture blanche sur les murs qui, érodée par le temps, laisse voir les briques roses-orange, couleurs typiques des roches de cette région, avec le noir, comme la cathédrale de Clermont-Ferrand. Le noir viendrait de la roche volcanique, le Puys de Dôme est un volcan endormi, après tout.

Un grand jardin, avec deux vieilles cabanes, une servait de poulailler et d’enclos à lapins, il y a encore les grilles, toutes érodées, et avec un peu d’imagination, vous pourriez sentir l’odeur de crottes animales. La deuxième cabane, je ne sais à quoi elle servait, toujours est-il qu’un jour, en compagnie d’un ami, nous avons forcé le loquet de la porte et décidé de vider le cabanon de son contenu.

La cabane, qui aujourd’hui, bien que totalement construite en grossières planches de bois, et qui, depuis plusieurs décennies, penche dangereusement sans jamais s’écrouler, contenait un tas de paperasse provenant de l’atelier de menuiserie familiale qui a, comme beaucoup d’autres entreprises de la région, fait faillite. Je me rappelle de ma grand-mère parlant des maisons qui se construisaient juste derrière leur jardin, construites sans l’aide de menuiser, pendant que mon grand-père sombrait dans une dépression après s’être coupé deux doigts avec une machine et voyant son métier disparaître sous ses yeux… Je ne sais si je dois m’étaler trop sur la menuiserie. C’est comme si les murs venaient jusqu’à mon petit appartement normand pour me dire de garder nos secrets et rêves fous que nous avons eus. Si le bois pouvait parler… mais en Auvergne, on ne parle pas de son cœur, de ses sentiments, excepté quand on a vidé quelques verres de vin blanc dans l’un des deux bars du village. Un bar a fermé, un subsiste encore, avec un bureau de tabac. C’est derniers ne seront jamais en voie d’extinction, ils ont toujours de la clientèle. Il en va autrement des autres petites épiceries qui ont fermé après l’ouverture de deux magasins de grande distribution. Cette menuiserie a été créée, ou reprise, je ne suis pas sûr, par mon arrière-grand-père (le survivant de la Grande Guerre), qui n’est maintenant que débarras, même si quelques machines fonctionnent toujours (plusieurs décennies sans fonctionner, mais elles en ont encore dans le ventre…) La scie à ruban fonctionne encore, enfin je crois. Je me souviens de mon défunt père me construisant une épée en bois en utilisant cette énorme machine bruyante. Je peine à parler ici de cet atelier, car j’y ai tellement de vécu, mais aussi, car nous avons subi plusieurs vols…

Revenons à la cabane, c’est à l’intérieur que j’ai retrouvé les lettres que mon arrière-grand-père envoyait à sa femme, Germaine, durant la Première Guerre Mondiale.

Je m’en veux encore de les avoir perdus. Je me souviens des premières lettres. Pour faire court, petit Jean, ainsi était-il surnommé dans le village, un jeune homme respecté, menuisier de profession, avec son propre atelier et des ouvriers, avait été envoyé se faire brûler les poumons, avec des agriculteurs, des professeurs, des ouvriers, et se battre contre d’autres agriculteurs, professeurs et ouvriers, allemands, car un archiduc a des milliers de kilomètres avait été assassiné. Ces lettres, aussi loin que je puisse m’en souvenir, parlaient de la réquisition de chevaux, les nombreux déplacements et la fatigue entraînée par la violente percée allemande. Et les lettres, superbement écrite, à tel point que je peinais à les décoder, car l’écriture manuelle de cette époque était d’une beauté telle, que chaque lettre était une œuvre d’art. Je me rappelle encore les petits mots d’amour, à la fin de la lettre. Toujours pudique, car auvergnat, mais où l’on pouvait sentir, juste avec un mot, la tendresse qu’avait mon arrière-grand-père envers mon arrière-grand-mère… Je me demande s’il avait parlé d’elle à ses compagnons d’infortune. Surtout qu’elle s’appelait Germaine… les blagues ont dû aller bon train dans les tranchées.

Cette cabane, une fois vidée, est devenue mon repaire pour deux ans. J’y allais pour lire les vieilles BD que mes oncles avaient laissées derrière eux, Les Pieds Nickelé surtout.

Dans la maison, il y avait ce bureau, toujours froid, quand j’y allais en vacances, car personne ne l’utilisait. Plus tard, quand j’y aménageais, il deviendrait mon bureau, mon « bordel organisé », mon « bunker ». Dans cette pièce se trouvait un énorme meuble en bois massif qui contenait des classeurs et livres de guerre de mon grand-père, vétéran de la guerre d’Algerie. Guerre dont il parlait uniquement à ma mère, avec les larmes aux yeux. Mais cela ne durait jamais longtemps, car grand-mère, solide comme un roc, veillait au grain, veillait à ce que l’auvergnat, très penché sur la bouteille, ne s’ouvre pas trop.

Mais c’est à l’étage que j’ai découvert un livre sur Oradour-sur-Glane… j’ai découvert ce livre avant de savoir lire, j’ai donc regardé les photographies de corps calcinés. Je ne comprenais pas, et ne comprends toujours pas après tout ce temps, comment l’on peut arriver à un tel niveau de barbarie.

Plus tard, mon père disait, à qui voulait l’entendre ; « Au lieu de me demander d’aller à Disneyland, mon fils de 9 ans m’a demandé de visiter Oradour-sur-Glane. » Et il m’y a emmené, avec mon défunt grand frère. Je me souviens encore le musée, avant de rentrer dans le village en ruine, une antichambre avant le choc, avec ces citations de paix, et d’espoir projetées sur le sol… et puis le village martyr, son silence pesant, aucun oiseau ne chantait. Le souvenir d’une machine à coudre, posée sur une table au milieu d’une maison en ruine.

C’est ça, cette maison d’enfance, l’influence qu’elle a eue sur moi. C’est dans cette maison qu’a aussi explosé mon intérêt pour l’Art.

C’est dans cette maison, et ce village, que j’erre dans mes songes. J’y revois ma grand-mère, mon père, parfois mon frère. Mes voisins, qui ont depuis longtemps déménagé, mais ils restent propriétaires de leur maison dans mon monde onirique.

Parfois, je me balade pour aller au bar du bourg, fermé depuis des années maintenant. Je m’apprête à revoir mes ami(e)s d’adolescence, je prépare mon corps à une beuverie, j’angoisse de la gueule de bois du lendemain. Et souvent, dans ces rêves, je décide de m’envoler, comme un oiseau. J’ai peur de toucher les câbles électriques qui pendouillent partout, le long des rues, je me contorsionne pour les éviter. Et je vais haut, loin, je veux voir de haut ce village. Je rêve souvent d’un chemin menant à une ferme et un bois, qui n’existe pas dans la réalité. Je sais que je n’ai pas le droit d’être là, mais je m’y aventure quand même. Je peux m’envoler si un agriculteur sort son fusil, ce qui n’arrive jamais, mais la peur trotte dans ma tête. Je fais aussi ce rêve étrange où je creuse un énorme trou dans un petit carré de gazon pour en faire une piscine avec plusieurs amis.

Durant mes séances de vol, je plane au-dessus des arbres et de la flore luxuriante bordant l’Allier, je ne sais où je vais. Je vois des tracteurs, des oiseaux, des champs, des haies, des vaches, des décors champêtres dignes de romans, de poèmes, de chansons.

Et puis, je rêve beaucoup de toi papa. Tu n’es pas mort, dans mes songes. Tu avais juste besoin de prendre du repos, à cause de ton cancer. On m’avait fait croire à ta mort pour que tu puisses te reposer. Et quand je te revois, c’est comme ci mes soucis disparaissaient. « Enfin, me dis-je, tout cela était un mauvais cauchemar ».

Et puis je me réveille. Tout cela était un rêve. J’en ai l’habitude, mes voyages nocturnes font partie de moi. J’ai parfois l’impression d’avoir une deuxième vie, dans mes rêves, et souvent, je me surprends à vouloir dormir, non pour me reposer, mais pour aller dans mon monde.

Jaskiers