Archive for octobre, 2012

Canaletto dans sa Google Car

octobre 22, 2012

Les Parisiens peuvent dĂ©couvrir cet automne deux expositions sur Canaletto, l’une au MusĂ©e Maillol et l’autre Ă  Jacquemart-AndrĂ©. Au XVIIIe siècle, les jeunes et riches aristocrates qui visitent Venise souhaitent faire l’acquisition de tableaux pour se mĂ©moriser leur impression de voyages. Canaletto met alors au point un processus mĂ©thodique pour produire des vedute Ă  la prĂ©cision et au rendu inĂ©galĂ©. En nous arrĂŞtant sur le procĂ©dĂ© mis au point par le peintre pour obtenir cet extraordinaire rĂ©alisme, nous ne pouvons que faire des rapprochements avec le nouveau rĂ©gime de la vision qui caractĂ©rise notre Ă©poque.

Le Carnet Cagnola exposé au Musée Maillol

ExposĂ© au MusĂ©e Maillol cet automne, le carnet Cagnola (du nom de son dernier propriĂ©taire Don Guido Cagnola qui en a fait don Ă  l’Accademia en 1949) nous permet de comprendre la première Ă©tape du modus operandi de Canaletto. Il contient 138 esquisses prises par l’artiste en plein air, annotĂ©es de noms de lieux et d’enseignes. Canaletto rĂ©alisait ces esquisses le plus souvent dans une barque stable (pas de motoscafi et de vagues dans les canaux vĂ©nitiens au XVIIIe siècle !). Sur la barque il installait une camera obscura qui grâce Ă  une lentille et un miroir permettait de projeter directement la vue de la scène sur les feuilles du carnet. Ce type chambre optique Ă©tait dĂ©jĂ  utilisĂ© pour des usages topographiques dès le XVIe siècle, mais il semble que la camĂ©ra de Canaletto Ă©tait plus sophistiquĂ©e, dotĂ©e en particulier d’une lentille qui lui permettait d’offrir une projection directe, sans inversion, directement sur les feuilles du carnet.

Autre page du carnet

Canaletto choisissait donc un premier point de vue depuis sa barque et retraçait les contours de l’image projetĂ©e. Puis, il faisait pivoter la lentille pour obtenir un autre angle et, progressivement, constituait ainsi une image panoramique de la situation autour de la barque.

Camera obscura exposée au Musée Maillol

De retour dans son atelier, Canaletto reprenait les projections, choisissait un angle de vue idĂ©al pour la vedute qu’il souhaitait rĂ©aliser et commence Ă  composer. Avec le compas, il rapportait les angles et compose mathĂ©matiquement la perspective choisie. Il recomposait ainsi mĂ©thodiquement la rĂ©alitĂ© et, comme nous le verrons plus loin, pouvait mĂŞme dans un second temps la dĂ©former pour maximiser l’effet de rĂ©alisme qu’il recherchait. Canaletto a donc mis au point un système basĂ© un dispositif d’enregistrement mobile qui lui permet de reproduire une projection selon un angle quelconque. C’Ă©tait dĂ©jĂ , d’une certaine manière, une modĂ©lisation en 3 dimensions de Venise et son labyrinthe de canaux.

Les neufs yeux des Google Street View Cars

Les neufs yeux des Google Street View Cars

Comment ne pas faire le rapprochement avec la mĂ©thode dĂ©ployĂ©e par Google pour produire la modĂ©lisation qui permet aujourd’hui de sa « balader » virtuellement dans la plupart des grandes villes du monde ? Comme Canaletto avec sa camera obsura rotative sur sa barque, des voitures, les Google Steet View Cars, sillonnent les villes avec une sĂ©rie de cameras prenant des photos avec des angles pluriels, de manière Ă  reconstruire une vue panoramique après un processus mathĂ©matique …

Ce processus de captation et de reconstitution s’inscrit dans le cas de Google dans une stratĂ©gie bien plus large. Depuis une petite dizaine d’annĂ©es, Google, riche de sa position dominante sur le marchĂ© du capitalisme linguistique (40 milliards de dollars de chiffre d’affaires par an), investit dans une utopie, la mise en place d’un nouveau rĂ©gime de visibilitĂ©. D’abord avec Google maps et Google Earth, puis avec Google Street View et bientĂ´t peut ĂŞtre en exploitant les donnĂ©es de millions de lunettes dotĂ©es de cameras, Google construit une base de donnĂ©es visuelles qui dĂ©coupe mĂ©thodiquement le monde selon une multitude de points de vue complĂ©mentaires : ceux des satellites d’abord, ceux des voitures urbaines ensuite, ceux des individus demain. Nous ne mesurons pas encore les consĂ©quences de ce nouvel ordre visuel et comme toujours, ce sont des artistes qui, les premiers, tentent de rendre compte des dimensions de ces bases de donnĂ©es (voir par exemple le projet Robotflaneur de James Bridle, ou The nine eyes of Google Street View).

Le nouveau rĂ©gime de visibilitĂ© introduit par les bases de donnĂ©es de Google est l’aboutissement de la vision newtonienne de l’espace, homogène et isotrope.  ProlongĂ© par les bases de donnĂ©es, cet espace a maintenant une structure algorithmique, mais les principes de transformations qui ont permis sa captation et sa reconstitution sont ceux de Newton, ceux utilisĂ©s par Canaletto. AndrĂ© Corboz faisait Ă  ce titre remarquer que le commanditaire principal de Canaletto, Joseph Smith, consul d’Angleterre Ă  Venise, s’appliquait Ă  faire diffuser la pensĂ©e de Newton et trouvait dans la prĂ©cision de l’artiste vĂ©nitien une expression visuelle de cet idĂ©al (Corboz, De la ville au patrimoine urbain, Presses de l’UniversitĂ© de QuĂ©bec, 2009, p.4). Il y a donc une continuitĂ© philosophique et mĂ©thodologique qui lie la barque du peintre vĂ©nitien aux voitures de la firme de Mountain View. Mais cette filiation des processus de construction s’accompagne aussi d’une discontinuitĂ© dans le processus de restitution finale : contrairement Ă  Google, Canaletto prend ses distances par rapport Ă  l’espace de Newton dans le processus de reconstruction.

Canaletto a fait ses dĂ©buts comme scĂ©nographe de théâtre et il sait que rien n’est moins rĂ©aliste que la rĂ©alitĂ©. L’expĂ©rience de Venise ne peut ĂŞtre saisie par la captation mĂ©thodique des projections et la reconstruction mathĂ©matique minutieuse. Nous voyons le Grand Canal plus grand qu’il est. Notre expĂ©rience de l’harmonie de composition architecturale de la place Saint Marc ne tient pas dans un point de vue et une perspective, si habilement choisis soient-ils. Il faut alors sans sacrifier Ă  la prĂ©cision du rendu et de la composition, jouer avec les lignes de fuites, l’organisation des plans, crĂ©er d’une certaine manière une illusion absolument rĂ©aliste.

L’entrĂ©e du Grand Canal et la Basilique de la Salute, 1730 – l’église San Gregorio a Ă©tĂ© dĂ©placĂ©e vers la droite par rapport Ă  sa vĂ©ritable position

Le processus qui Ă  partir des images captĂ©es par les Google cars produit les visions panoramiques de Google Street View est automatisĂ© et fiable, mais il n’inclut pas Ă©videmment la dernière Ă©tape du processus de reconstruction de Canaletto, sa manière de tricher avec de la composition mathĂ©matique pour produire des reprĂ©sentations encore plus saisissantes.

Il serait tentant de s’arrĂŞter ici en concluant que lĂ  oĂą le processus algorithmique s’achève, le gĂ©nie commence. La diffĂ©rence entre la banalitĂ© des visions panoramiques de Google Street View et la perfection urbaine des vedute de Canaletto tiendrait simplement dans l’instinct artistique du peintre. Mais il est Ă©galement possible que Canaletto ait consciemment mis au point une mĂ©thode de restitution, certes diffĂ©rente de la simplement reconstruction mathĂ©matique, mais nĂ©anmoins traduisible dans ces procĂ©dĂ©s identifiables et analysables. Nous savons que Joseph Smith avait organisĂ© avec brio la valorisation des ces oeuvres auprès des riches britanniques et que la demande toujours plus forte  avait conduit le peintre non seulement Ă  produire des centaines d’oeuvres, mais aussi Ă  perfectionner toujours plus certaines dĂ©formations comme l’intensification de la puretĂ© lumineuse, dont cette transparence cristalline très apprĂ©ciĂ©e des acheteurs. Au-delĂ  de la gĂ©omĂ©trie architecturale et des processus de lumière, Cannaletto Ă©tait aussi passĂ© maitre dans l’organisation des personnages qui lui permettait de recrĂ©er la vie dans ces compositions urbaines rĂ©inventĂ©es. De nouveau, Ă©tant donnĂ© le nombre des oeuvres qu’il produisait par an, il semble raisonnable de penser qu’il ait dĂ©veloppĂ© une approche mĂ©thodique et explicite pour transformer les projections urbaines captĂ©es par la camera obscura, en scènes urbaines immortalisant une Venise luxuriante de vie. Jusqu’oĂą pourrait-on dĂ©composer analytiquement cette mĂ©thode ? Jusqu’oĂą pourrait-on modĂ©liser les processus qui la composent ?

Nous gagnerions beaucoup Ă  mieux comprendre ce que Canaletto fait quand il transforme une recomposition gĂ©omĂ©trique juste en une image qui semble plus rĂ©elle que la rĂ©alitĂ© :  pas simplement pour mieux comprendre le gĂ©nie du peintre, mais aussi, plus pragmatiquement pour tenter d’adapter une partie de son savoir-faire aux besoins de notre Ă©poque. MalgrĂ© leur technicitĂ©, nos reprĂ©sentations 3D peinent toujours Ă  redonner l’expĂ©rience de l’espace.  Leur trop exacte gĂ©omĂ©trie les dessert. Il nous manque l’art ou la mĂ©thode de nouveaux vedutistes digitaux pour inventer, de nouveau, comment passer de la gĂ©omĂ©trie Ă  la vĂ©ritable illusion de la rĂ©alitĂ©.

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